Le Vent pour virgule,
suivi d'un dialogue avec Bertrand Cantat.
Claude Faber
Photographies de Sandrine Jousseaume
Libre espace, Editions Syllepse, Juin 2003.

" … Sois arbre !
me dit une voix au loin.
Et un torrent d'étoiles
Roula dans le ciel sans tache… "
Frederico Garcia Lorca
("Livre de poèmes, Mon village" / NRF Gallimard)



      La première vue est celle de l'espace ou plutôt des espaces. Espaces libres, respirants. Espaces s'ouvrant aux horizons de la libre pensée. Espaces laissant au ciel le soin de nous confier le chant des douleurs et des silences hurlants. Espaces nous laissant la place d'entrer, d'entendre. Espaces libres aux souffles des possibles. Espaces porteurs de mots forts, de mots qui n'ont pas besoin de noircir les feuilles pour être ressentis. Des mots versés en notre âme tel un nectar chaleureux et sincère. Des mots qui s'avancent au fil des pages comme des amis s'avancent mains jointes en entrant dans la danse. La danse ancestrale, hors des âges, la danse des frères perdus aux creux des siècles, aux feux de la lutte. La danse portée par le vent au cœur de ceux qui savent chanter les cris.

      Claude Faber s'aide des étoiles pour entonner sa partition. Elles lui servent de guide aux noirceurs des mémoires égarées en plaies silencieuses et galactiques. Car même si c'est la nuit que l'on écoute, que l'on écrit, que l'on saigne, même si c'est la nuit qui nous guide et nous tient, même si c'est la nuit que l'on se bat, c'est toujours le soleil que l'on cherche. Le soleil, les soleils de Madrid ou de Barcelone, les soleils du Mexique, les soleils de Tréblinka, les soleils de ton sourire, les soleils de ces autres poésies, les soleils compagnons d'armes et d'écriture.

      Faber laisse ces soleils éclairer de leurs rayons protecteurs la page des mémoires de celui-là, la fièvre des lendemains rêvés par celui-ci. Où se situe Armand Gatti à travers cet "hommage à ceux qui ont choisi les arbres comme premiers alliés ?" Est-il le dépositaire des souvenirs d'hier ? Est-il celui qui nous montre les chemins pour demain ? Questions futiles et sans grand intérêt lorsque l'on sait que " nous portons une quantité innombrable d'existences" et que : "les combattants n'ont pas de siècle. Ils n'ont que le temps comme chien de misère et des corps assoiffés plein les poches et des feux de l'été plein les rêves."

      "Toujours à l'horizon, des soleils qui s'inclinent" au fil des pages, au chant des ciels. Des soleils rendus possibles, palpables grâce aux photographies de Sandrine Jousseaume. Des soleils noirs aux vastes étendues de l'histoire. Des soleils perdus "dans l'ombre en silence" aux chants crépusculaires de ces arbres dignes et caressés par le vent des siècles. Des soleils mais aussi des nuits sœurs nous enserrant dans leurs bras que l'on voient filtrer et percer l'obscurité de ces clichés envoûtants, magiques.

      Il y a les livres que l'on aime. Il y a les livres qui deviennent des alliés. Garde les yeux ouverts ! Chérie ce livre donne même de la lumière, de l'espoir, des rêves. Il brille aux creux des nuits, au sourire des arbres, aux pitreries des vents sifflant de folles ponctuations. Une virgule est un crochet, il est le geste qui fait fi de tout ça, il est l'amorce de la sphère et dessine ainsi l'immortalité, une virgule c'est ton sourire quand il orne les drapeaux qu'ils nous faut porter chaque jour, les drapeaux qu'il ne faut pas lâcher. Drapeaux noirs je dis, noirs à la brillance de notre espoir, noirs à la lumière morte de l'holocauste mercantile et des montées fascisantes qu'il nous faut combattre à chaque instant, à chaque respiration. Donnons-leur assez de corde pour qu'ils aillent se faire pendre. Donnons-leur assez de mots pour qu'ils sachent les fièvres qui nous tiennent.

      Face aux laideurs infinies de la politique, Faber nous rappelle simplement que "certains poètes sont souvent bien plus révolutionnaires que les plus grands leaders de mouvement". A ceux qui raillent les artistes et les poètes, nous répondons que c'est sur les plans de ces derniers que le monde se modifie et se renouvelle.

      L'anarchie retrouve ici ses lettres de noblesse, son envol, ce vers quoi il faut tendre sans jamais sombrer dans une volonté radicale de systématisation. Toute la générosité, toute la fraternité brille ici à la lumière de l'étoile, "ce lien fort" dont parle Bertrand Cantat à la fin du livre, ce "lien vers le haut". Les routes et sentiers sont le sel et le sang de la quête, la destination n'importe que peu. A chaque époque ses combats - et nous savons que le nôtre n'est point aujourd'hui de conceptualiser tel ou tel système véreux - mais d'entamer chaque jour un effort de vigilance et d'ouverture d'esprit pour lutter contre ce qu'on nous enfonce d'injure, d'exploitation et d'aliénation.

      Puisque l'on choisit de commencer par la fin, notons que le dialogue avec Bertrand Cantat - qui a lu " le Vent pour virgule " avec son auteur devant le public de la Maison de l'Arbre à Montreuil le samedi 23 juin 2001 - expose, à la demande de Pierre Sorgue, les territoires qui unissent le chanteur de Noir Désir à l'écrivain. Territoires fertiles à une "logique de questionnement et non pas de proclamation." "Relier les combats d'hier et d'aujourd'hui ." Entrer le cœur ouvert au sein du "Palais des autres jours, d'hier et demain" , se battre contre "le monde politique traditionnel qui veut toujours réduire notre champ de vision." Quel est ce "Palais" ? Lande perdue et naviguant aux affres de la lutte portée par le vent de la fraternité ? Archipel intérieur, feu brûlant réveillant notre instinct de résistance ? Le dialogue, bien loin d'un militantisme borné, nous invite à réfléchir, à penser, à repenser les envols essentiels de ceux qui nous ont précédés et de tout ce que l'on doit aujourd'hui préserver, créer, fortifier. Ainsi et comme le dit Bertrand, "face à des expériences comme celle de Gatti, c'est à nous de tenter d'aller plus loin."

      Au tout début de l'ouvrage, Claude Faber nous rappelle que les texte qui composent Le Vent pour virgule, "ne cherchent qu'à prolonger.
Un autre regard.
Une autre possibilité.
D'autres mots.
Un même hommage."


     Hommage à Gatti bien sûr mais aussi à tous ceux qui cherchent comment vivre, "comment dire le combat, comment dire la résistance". Gatti, Faber et Cantat disent leur combat commun, le plus simplement, je dirais le plus sincèrement possible, un peu comme si le sang du premier venait se sécher en notes sur les partitions écrites et chantées par ses compagnons. L'énergie pleine de la conviction est peinte ici en lettres d'amitié. Sans théorisation superflue, Le Vent pour virgule est une invitation. Une invitation à l'autre regard, à la lumière des possibles, à l'écoute de "tout ce qui vit debout" loin, tellement loin de la résignation et de l'apathie. Une invitation semblable à celle que l'on retrouve au cœur des 4 volumes de "l'Anarchie comme battements d'ailes" écrits par Gatti. Entre ! Entre dans le "Palais", sois le bienvenu toi qui cherches dans les méandres de ta rue, de ta nuit, de ta vie, toi qui cherche "dans les clairières, les miroirs de ta propre existence, de ton propre combat !"

      Tout au long du livre,
"nous voici attablés devant l'ouvrage de notre histoire.
Nous voici décidés à retenir le pollen des insoumis."


     Il y a les livres que l'on aime. Il y a les livres qui deviennent des alliés.
Le vent pour virgule est l'allié de celui qui cherche à éclairer son existence aux pourpres étoilés de l'amour, du verbe et de la révolte.

     Jean-Philippe GONOT